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Rencontre des Amis de Marcel Proust

Laurent Vinatier : Proust en prison

10 septembre 2026 · Hôtel littéraire Le Swann, Paris

Emprisonné en Russie de juin 2024 à janvier 2026, Laurent Vinatier raconte comment la découverte de Proust en détention l’a aidé à résister à l’isolement et à l’angoisse, jusqu’à faire de la littérature une véritable manière de tenir et de se projeter dans l’avenir.

Jérôme Bastianelli, président de la Société des Amis de Marcel Proust — Laurent Vinatier, vous êtes un ancien chercheur en relations internationales, spécialiste du monde russe. Vous avez été emprisonné en Russie de juin 2024 à janvier 2026, initialement pour un motif administratif, un prétexte. Après votre libération, dans un portrait que Le Monde vous a consacré, vous racontiez que l’une des premières choses que vous aviez souhaité faire à votre retour en France était d’aller à Cabourg, sur les traces de Marcel Proust, que vous aviez découvert en détention. C’est ce qui nous a donné envie de vous inviter ce soir. Mais avant de parler de cette rencontre avec Proust, pouvez-vous nous rappeler les circonstances de votre arrestation ?

Laurent Vinatier — Je travaillais pour une organisation non gouvernementale basée en Suisse, spécialisée dans la médiation internationale. Notre métier consistait à essayer de maintenir des canaux de communication entre des camps opposés. Je me suis d’abord occupé de l’Ukraine à partir de 2014, puis des relations entre la Russie et l’Ukraine et, après 2022, des relations entre la Russie et les États-Unis.

Nous n’étions mandatés par aucun État. Cela nous rendait assez vulnérables : nous n’étions ni diplomates ni journalistes et, dès lors que l’on parle aux deux camps, on peut facilement être soupçonné par l’un comme par l’autre.

En 2024, j’étais surveillé depuis quelque temps. J’y prêtais assez peu attention parce que c’était relativement habituel. Puis les autorités russes ont décidé de m’arrêter sous un prétexte administratif : je ne m’étais pas enregistré comme « agent de l’étranger ». Cette qualification s’applique en Russie aux personnes qui exercent une activité considérée comme politique tout en étant financées depuis l’étranger.

Au début, mon avocat, ma famille et moi-même pensions que l’affaire se réglerait assez vite. Mais j’ai été condamné à trois ans de prison, le maximum encouru. J’ai alors compris que mon dossier avait pris une dimension politique.

J’ai passé les dix premiers mois dans une prison de droit commun, dans une cellule de quatorze personnes. Les conditions étaient difficiles, bien sûr, mais il existait une grande solidarité entre les détenus. Surtout, j’ai réussi à obtenir des livres en français.

J. B. — Et c’est ainsi que Proust est entré dans votre cellule ?

L. V. — Oui. Lorsque j’ai compris que je risquais de passer plusieurs années en prison, je me suis dit que c’était peut-être le moment de lire tout ce que j’aurais dû lire auparavant. J’ai demandé à ma femme de m’envoyer Tchekhov, Racine et Proust.

Le problème était qu’il fallait trouver en Russie des livres français. Ma femme, qui est russe, a commandé les volumes qu’elle pouvait trouver, un peu au hasard. Et deux volumes de Proust ont fini par m’arriver : Le Côté de Guermantes et La Prisonnière. Le choix de ce dernier titre était assez ironique dans ma situation ! Curieusement, je n’ai pas fait le rapprochement immédiatement.

J’avais également reçu Un amour de Swann, que j’ai lu dans cette première prison. Je découvrais Proust. J’étais un peu perdu, puisque je prenais l’œuvre en cours de route, mais j’ai beaucoup aimé Swann, les Verdurin, la jalousie, tout cet univers. Et, lorsque j’ai dû quitter cette prison, j’ai choisi d’emporter avec moi les deux volumes que je n’avais pas encore lus.

J. B. — C’est alors que vos conditions de détention changent profondément.

L. V. — Oui. Après ma condamnation, je devais être envoyé dans une colonie pénitentiaire. Le transfert est une expérience extrêmement violente. On voyage dans des trains cellulaires, dans des cages, et les prisonniers peuvent être déplacés pendant des semaines à travers la Russie, de prison de transit en prison de transit. C’est une manière de faire perdre tous leurs repères aux détenus.

J’ai été placé dans une prison de transit à environ deux cents kilomètres de Moscou. Là, il n’y avait pratiquement rien : pas d’eau chaude, presque aucune possibilité de se laver, pas de promenade, pas de livres. On nous avait tout retiré, y compris mes deux livres de Proust.

Puis le FSB a décidé de ne pas m’envoyer en colonie pénitentiaire : une nouvelle enquête était ouverte contre moi, cette fois pour espionnage, accusation qui pouvait me valoir non pas trois, mais vingt ans de prison. En attendant mon retour à Moscou, j’ai été isolé dans l’hôpital d’une prison de province.

C’est là que les choses sont devenues beaucoup plus dures. J’étais entouré de détenus très malades, souvent incarcérés depuis des dizaines d’années. Certains disparaissaient d’un jour à l’autre. Nous étions rasés, vêtus d’une blouse grise, conduits en silence au réfectoire. J’avais véritablement l’impression d’entrer dans le monde décrit par Dostoïevski dans Souvenirs de la maison des morts.

Et surtout, je pensais que je pouvais mourir là.

J. B. — Et c’est précisément dans cet endroit que Proust vous revient.

L. V. — Oui, par une sorte de miracle. Un détenu qui travaillait pour l’administration de la prison et qui avait une certaine autorité sur l’étage a réussi à retrouver mes deux volumes. Un jour, il me les a apportés. Cela a été une véritable bouffée d’oxygène.

Nous ne faisions pratiquement rien de la journée. Je me suis donc mis à lire Le Côté de Guermantes, très vite, presque fiévreusement. Puis j’ai commencé La Prisonnière. J’étais d’ailleurs extrêmement frustré par les coupures entre les volumes. À la fin du Côté de Guermantes, je voulais absolument savoir ce qui allait se passer ensuite et je n’avais pas Sodome et Gomorrhe. J’étais condamné à sauter d’un volume à l’autre, avec des trous considérables dans l’histoire.

J. B. — Qu’est-ce qui vous touchait particulièrement dans Le Côté de Guermantes ?

L. V. — Paris, d’abord. Les bruits de Paris, le bois de Boulogne, la déconvenue sentimentale avec Mme de Stermaria, la duchesse de Guermantes… J’avais habité près du bois de Boulogne autrefois. Lire ces pages me permettait donc de retrouver des lieux que je connaissais et de m’y transporter mentalement. Il y avait aussi tout le monde des salons, cette société parisienne d’avant 1914, à la fois attirante et décadente, que je découvrais sous la plume de Proust. Et puis, bien sûr, il y avait la beauté de la langue. À l’hôpital de la prison, je lisais Proust à voix haute. Un chat venait parfois dans ma chambre le matin. Alors je lui lisais des pages de Proust. Cela l’endormait assez systématiquement, mais pas moi !

J. B. — Vous m’avez raconté que les notes de votre édition avaient elles-mêmes joué un rôle assez inattendu.

L. V. — Oui. J’y ai découvert que Proust s’était battu en duel. J’avais retenu qu’il avait été impliqué dans plusieurs affaires de ce genre, notamment celle avec Jean Lorrain. Cela m’a énormément frappé. J’avais de Proust l’image de quelqu’un qui avait surtout exploré son monde intérieur. Et soudain je découvrais un homme qui avait pu passer une nuit en sachant que, le lendemain matin, il allait peut-être mourir en duel. Je me disais : si Proust a été capable de vivre cette nuit-là, de se lever le lendemain et d’aller au duel, je peux bien, moi, survivre à cet hôpital. Même les notes de bas de page devenaient donc une source de courage.

J. B. — Puis vous êtes transféré à Lefortovo, à Moscou.

L. V. — Oui. Lefortovo est une prison de haute sécurité, tristement célèbre : beaucoup de prisonniers politiques y sont passés depuis l’époque soviétique. J’y étais désormais détenu dans le cadre d’une enquête pour espionnage. Le régime n’avait plus rien à voir avec celui de ma première prison : les cellules étaient prévues pour une ou deux personnes, on se déplaçait la tête baissée, les mains derrière le dos. Le principe même de Lefortovo est que les détenus ne doivent jamais se voir entre eux. Il n’y avait pas de violence physique contre moi, mais une pression psychologique permanente.

J’ai d’abord passé quatre mois seul dans une cellule. Il y avait un second lit vide, et cette présence possible était elle-même angoissante : quelqu’un allait-il arriver ? Quand ? Qui serait-il ? C’est comme dans les pièces de Tchekhov : s’il y a un pistolet accroché à un mur, vous savez qu’on va s’en servir.

Mes deux Proust m’avaient encore été retirés à mon arrivée. J’ai fait des demandes et, un mois plus tard, ils sont revenus dans ma cellule. C’étaient pratiquement les seuls livres en français auxquels j’avais accès.

J. B. — Et La Prisonnière prend alors une importance particulière ?

L. V. — Oui. Je la lisais dans cet état de tension extrême. J’ai notamment été très intéressé par les pages consacrées à la littérature russe et à Dostoïevski. Pendant mes premiers mois de détention, j’avais lu beaucoup de littérature russe en russe et j’avais développé une sorte de rejet. Je trouvais qu’il y avait trop de pathos, de misérabilisme. Dans Proust, je cherchais donc un peu malicieusement des arguments contre Dostoïevski ! Et je retenais surtout les réserves qu’il formulait à son sujet. J’ai commencé à apprendre ces passages par cœur. J’avais également appris des paroles de Charlus dans Le Côté de Guermantes, parce que je trouvais leur formulation extraordinaire.

J. B. — Pourquoi cette volonté d'apprendre Proust par cœur ?

L. V. — Au début, la lecture servait essentiellement à me protéger. Mais, à partir de septembre 2025, quelque chose a changé. J’ai commencé à sentir qu’il existait peut-être une mobilisation en ma faveur et qu’une issue était possible. J’ai alors essayé de transformer ma résistance en préparation. Jusqu’alors, je faisais du sport pour vérifier que je tenais encore : je faisais deux cents pompes tous les matins et je me disais que, tant que j’y arrivais, j’étais stable. Désormais, je voulais me renforcer.

C’est à ce moment-là que j’ai commencé à apprendre Proust pendant les promenades. À Lefortovo, la promenade se faisait seul, dans une petite cour d'une dizaine de mètres carrés entourée de hauts murs. Une radio diffusait très fort de la musique (américaine, le plus souvent) afin d’empêcher les prisonniers de communiquer d’une cour à l’autre.

Je marchais donc en rond avec mon volume de Proust, les mains derrière le dos, et j’apprenais des passages. J’avais même soin de tenir le livre de façon que le gardien puisse voir que je lisais Proust en français !

J. B. — Il y avait notamment les pages sur La Chartreuse de Parme.

L. V. — Oui, parce qu’en prison on finit par vivre réellement dans les livres. À Lefortovo, on pouvait demander deux ouvrages à la bibliothèque. Il existait un catalogue avec des centaines de titres, mais la bibliothèque elle-même n’était absolument pas rangée selon ce catalogue. Il fallait donc indiquer une dizaine de titres en espérant que la bibliothécaire en trouverait un ou deux.

Un jour, elle m’a apporté La Chartreuse de Parme, en russe. Je ne l’avais pas demandée en priorité et je me suis dit : tout de même, je ne vais pas découvrir Stendhal en russe ! Mais je l’ai fait, quand même. Or Proust parle justement de La Chartreuse de Parme dans La Prisonnière. Les livres se mettaient ainsi à communiquer entre eux : je lisais Stendhal en russe, puis Proust en français parlant de Stendhal. La prison créait des rapprochements que je n’aurais probablement jamais connus ailleurs.

J. B. — Vous avez également commencé à écrire.

L. V. — Oui. J’écrivais beaucoup et j’avais commencé un roman qui ne parlait absolument pas de la prison : il se déroulait à Venise. Là encore, Proust m’accompagnait puisqu’il parle de Venise. J’apprenais certains passages de son œuvre et, lorsque j’écrivais le lendemain matin, j’essayais de retrouver quelque chose de son rythme. C’était très plaisant : on met quelques adjectifs, beaucoup de virgules, et on a l’impression pendant un instant d’écrire comme Proust ! Plus sérieusement, apprendre ses phrases par cœur modifiait ma propre manière d’écrire. Elles restaient en moi.

J. B. — Nous arrivons alors à Cabourg. Pourquoi cette ville a-t-elle pris une telle importance pendant votre détention ?

L. V. — Dans la prison de transit, avant de retrouver mes Proust, j’avais trouvé un seul livre dans la cellule, écrit par un psychanalyste américain. Il expliquait le rôle de l’autosuggestion et de la visualisation : dans une situation difficile, il fallait essayer de se représenter très précisément un lieu dans lequel on se sentait bien. Lorsque je me suis retrouvé seul à Lefortovo, j’ai essayé cette méthode. Le soir était particulièrement difficile. Une fois la lumière éteinte, j’avais parfois des crises d’angoisse. Je me sentais extrêmement vulnérable et j’avais peur de mourir dans ma cellule.

J’ai d’abord essayé de visualiser Venise, que j’aime beaucoup. Cela ne fonctionnait pas. À ce moment-là, je lisais La Prisonnière. J’ai pensé à Balbec. Je ne savais d’ailleurs pas très bien, au début, quelle part de réalité il y avait derrière ce nom. Mais Balbec m’a fait penser à Cabourg, où j’étais déjà allé. Je me suis alors mis à visualiser la plage de Cabourg. Et cela fonctionnait.

Allongé sur mon lit, le soir, je revoyais cette plage. Je marchais mentalement le long de la mer. Cette image parvenait à calmer l’angoisse. Cabourg est ainsi devenu, à travers Proust, un lieu de refuge.

J. B. — On comprend alors pourquoi vous avez voulu vous y rendre après votre libération.

L. V. — Oui. Et lorsque j’y suis retourné, c’était bien la plage que j’avais vue dans ma cellule. Elle ressemblait à ce que j’avais conservé en moi. En prison, j’ai aussi lu Viktor Frankl, le psychiatre autrichien qui avait survécu aux camps de concentration et qui explique notamment que ceux qui résistent sont capables de se projeter dans leur vie future. Lui-même s’imaginait donnant, après la guerre, des conférences à Vienne. Cela m’a beaucoup frappé. Il ne s’agissait plus seulement de se protéger en imaginant un autre lieu, mais de se représenter un avenir.

J. B. — Vous êtes finalement libéré le 8 janvier 2026. Comment l’avez-vous appris ?

L. V. — Très tardivement. Le 19 décembre 2025, lors de la grande conférence de presse annuelle de Vladimir Poutine, un journaliste de TF1 lui avait posé une question sur moi. Poutine avait répondu qu’il allait examiner la situation. Je n’en ai compris l’importance que plusieurs jours plus tard. Le 30 décembre, le FSB m’a fait rédiger une demande de grâce au président. Mais je refusais de me faire trop d’illusions : en prison, l’espoir peut devenir dangereux.

Le 8 janvier, une gardienne m’a soudain ordonné de rassembler toutes mes affaires en cinq minutes. Je pensais encore que j’allais simplement changer de cellule ou être transféré dans une autre prison. Puis un gardien est arrivé avec le sac qui avait été placé au dépôt lors de mon arrivée à Lefortovo. Il contenait notamment tous les textes que j’avais écrits dans mes prisons précédentes et le début de mon roman. À cet instant, j’ai commencé à comprendre. Le directeur de la prison m’a annoncé ma grâce. On m’a conduit directement sur le tarmac d’un aéroport de Moscou, où devait avoir lieu un échange avec un basketteur russe. Quand j’ai vu les premiers Français, je me suis dit : cette fois, je m’en sors. C’est encore aujourd’hui le sentiment qui domine : je trouve incroyable de m’en être sorti.

J. B. — Après votre retour en France, on aurait pu imaginer que vous écririez un témoignage sur votre détention. Or ce n’est pas ce que vous souhaitez faire. Vous êtes plutôt en train d’écrire un roman : comme si cette expérience vous avait appris, pour reprendre Proust, que « la vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, c’est la littérature ».

L. V. — Oui, ce que cette expérience m’a surtout appris, c’est la force de la littérature. J’ai une formation de chercheur en sciences politiques et en relations internationales. J’avais beaucoup lu d’histoire, de science politique, d’essais. J’avais en revanche un peu délaissé la littérature et je n’avais pas pris conscience de sa puissance pour apprendre à vivre. En prison, j’ai lu énormément : Stephen King, Dan Brown, Theodore Dreiser, Stendhal, Proust… Les livres vous font voyager, évidemment, mais ils font davantage. Ils proposent des réponses aux questions universelles. Pas la réponse : une réponse, celle d’un écrivain. Et c’est déjà considérable.

Proust m’a donné plusieurs de ces réponses. Je n’étais d’ailleurs pas toujours d’accord avec lui ! Dans mon journal, il m’arrivait de critiquer ce qu’il écrivait sur l’amour ou la jalousie. Mais c’était justement cela, vivre avec un écrivain : discuter avec lui, lui répondre. Je n’ai donc pas envie d’écrire un simple récit de ma détention. Je préfère raconter une histoire, passer par la fiction, avec un narrateur qui ne sera pas tout à fait moi. Il y a peut-être là aussi quelque chose que Proust m’a appris : ce jeu entre l’auteur, le narrateur et le personnage. Le roman devrait paraître en septembre 2027.

J. B. — Il nous reste à vous souhaiter de poursuivre votre lecture de Proust — et notamment de combler tous les trous que les hasards de la bibliothèque carcérale ont laissés dans La Recherche. Et maintenant que vous connaissez Cabourg, nous espérons vous accueillir bientôt à Illiers-Combray, à la Maison de Tante Léonie. Merci surtout d’avoir partagé avec nous cette expérience très singulière : celle d’une œuvre littéraire qui, dans des circonstances extrêmes, cesse d’être seulement un livre pour devenir un refuge, une présence et peut-être, au sens le plus concret du terme, une manière de tenir.

Échanges avec le public

Une auditrice — Vous lisiez donc en russe, en français et parfois en anglais ?

L. V. — Oui, même si je communiquais uniquement en russe. Lire en français avait quelque chose de presque magique. Mes deux volumes de Proust étaient les seuls livres français qui m’avaient suivi d’une prison à l’autre. Je les ai toujours. Ils sont annotés aux endroits où j’apprenais les passages par cœur et il m’arrive encore de les ouvrir pour les réviser.

À ce moment de l’échange, la mère de Laurent Vinatier, présente dans la salle, prend la parole.

Mme Vinatier, mère de Laurent Vinatier — Je voudrais d’abord vous remercier. J’ai été très touchée que vous invitiez Laurent précisément parce qu’il avait parlé de sa rencontre avec Proust en prison et de ces pages qu’il apprenait par cœur.

Pendant près d’un an et demi, nous avons essayé de rester très discrets, parce que nous ne voulions surtout pas gêner d’éventuelles négociations. Puis nous avons compris que les médias pouvaient jouer un rôle important. Nous avons alors rencontré énormément de bienveillance et de sympathie de la part des journalistes. Pour nous aussi, cette mobilisation a beaucoup compté. Vivre pendant des mois dans l’inquiétude est très difficile. Pouvoir enfin agir, parler, s’exprimer, et savoir que des gens nous entendaient nous a fait beaucoup de bien.

J. B. — Merci beaucoup. Et merci également d’être parmi nous ce soir.

Une auditrice — Que reste-t-il de Stendhal lorsqu’on le lit en russe ?

L. V. — Ce n’est évidemment pas la même chose que de le lire en français, mais j’ai été surpris par la puissance qui demeurait. On sentait le souffle de l’histoire et de l’aventure. Et l’on s’identifie à Fabrice : il lui arrive tellement de malheurs et, malgré tout, il avance. En prison, ce genre de chose compte.

Un auditeur — Qu’avez-vous ressenti au tout dernier moment, lorsque vous avez compris que vous étiez réellement libre ?

L. V. — À partir du moment où j’ai été avec les Français, j’ai su que c’était fini. Je me suis simplement dit : « Je m’en sors. » Et presque aussitôt : « Comment est-ce possible ? » C’est un sentiment qui ne m’a pas vraiment quitté.

Un auditeur — On oppose parfois les stendhaliens et les proustiens. Peut-on être les deux ?

L. V. — Oui, heureusement ! Mais il me reste encore beaucoup à lire chez l’un comme chez l’autre.

J. B. — C’est tout ce que nous pouvons vous souhaiter. Merci pour votre présence et bonne fin de soirée à tous.